Quand on a appris à tenir, à s'adapter et à prendre soin des autres, comment reconnaître ses propres besoins et s'autoriser à demander de l'aide ?
On peut aller travailler, voir ses amis, s’occuper de sa famille, sourire et donner le change. Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose ne va pas. Combien de temps peut-on continuer ainsi avant de s’autoriser à demander de l’aide ?
Il y a des personnes qui tiennent. Elles tiennent leur travail, leur famille, leurs engagements. Elles répondent présentes, prennent soin des autres, trouvent des solutions, encaissent les difficultés. De l’extérieur, rien ne laisse nécessairement deviner ce qui se passe.
Et puis, parfois, quelque chose craque. Une émotion déborde, une relation devient insupportable, une fatigue s’installe, l’anxiété prend de plus en plus de place. On ne se reconnaît plus vraiment.
Mais faut-il en arriver là pour s’occuper de sa santé mentale ?
La question mérite d’être posée, tant nous avons appris à considérer la souffrance psychique comme quelque chose qu’il faudrait surmonter seul, à force de volonté ou de courage.
La santé mentale est pourtant une dimension de notre santé à part entière. Elle ne concerne pas uniquement les personnes qui vivent avec un trouble psychique diagnostiqué. Elle nous concerne tous, dans notre capacité à traverser les événements de la vie, à entrer en relation, à éprouver des émotions et à trouver notre place parmi les autres.
Le fait que la santé mentale ait été reconduite comme Grande cause nationale en 2026 témoigne d’une prise de conscience collective. Mais au-delà des campagnes d’information et des dispositifs de soutien, il reste une difficulté de taille : reconnaître sa propre souffrance et s’autoriser à en faire quelque chose.
Une initiative a particulièrement retenu mon attention : celle de l’association La pause Brindille, qui accompagne les jeunes aidants.
On parle ici d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui, parfois très tôt, assument des responsabilités importantes auprès d’un parent malade, d’un frère ou d’une sœur en situation de handicap, ou d’un proche confronté à une addiction.
Certains grandissent avec l’idée qu’ils doivent être forts, disponibles, raisonnables. Qu’il ne faut pas ajouter leurs propres difficultés à celles de la famille.
Ils deviennent parfois très compétents pour percevoir les besoins des autres, anticiper les tensions, s’adapter aux circonstances. Mais qui s’intéresse à ce qu’ils ressentent, eux ?
Cette question dépasse largement la situation des jeunes aidants.
Dans mon travail de thérapeute, je m’intéresse notamment à la manière dont nous avons appris, au fil de notre histoire, à nous comporter dans les relations.
Certains ont appris qu’il fallait être irréprochable pour être aimé. D’autres qu’exprimer sa colère risquait de mettre le lien en danger. D’autres encore qu’ils devaient prendre soin de tout le monde, sans rien demander pour eux-mêmes.
Ces façons d’être ont souvent eu leur utilité. Elles ont parfois permis de traverser des situations difficiles, de préserver des liens importants, de trouver une place dans la famille.
Mais ce qui nous a aidés à un moment de notre vie peut aussi, plus tard, devenir une source de souffrance.
Comment prendre soin de soi quand on a appris que ses propres besoins passaient toujours après ceux des autres ?
En Gestalt-thérapie du lien, l’approche que je pratique, nous ne nous intéressons pas uniquement aux symptômes ou aux difficultés que rencontre une personne.
Nous cherchons aussi à comprendre comment certaines expériences relationnelles ont façonné sa manière de se percevoir, de percevoir les autres et d’entrer en relation avec eux.
Pourquoi ai-je tant de mal à dire non ? Pourquoi suis-je bouleversé par une remarque qui pourrait sembler anodine ? Pourquoi est-ce que je me retrouve régulièrement dans des relations où je me sens abandonné, incompris ou envahi ? Pourquoi ai-je besoin de tout contrôler pour me sentir en sécurité ?
Ces questions ne trouvent pas toujours leur réponse dans une explication rationnelle.
On peut parfaitement comprendre que l’on devrait poser des limites et ne pas y parvenir. Savoir qu’une relation nous fait souffrir et ne pas réussir à s’en dégager. Reconnaître que l’on réagit de manière disproportionnée et se retrouver, malgré soi, à reproduire la même réaction.
C’est précisément là que le travail thérapeutique prend tout son sens.
Il ne s’agit pas simplement de comprendre intellectuellement ce qui nous arrive, ni d’apprendre quelques techniques pour mieux gérer nos émotions.
Il s’agit aussi de pouvoir vivre, dans une relation thérapeutique suffisamment sécurisante, une expérience différente de celles qui ont contribué à construire nos difficultés.
Cela suppose du temps, de l’engagement et parfois la rencontre avec des émotions que l’on avait jusque-là soigneusement tenues à distance.
Je rencontre régulièrement cette idée selon laquelle consulter serait une forme d’aveu d’échec : « Je devrais pouvoir m’en sortir seul. »
Mais depuis quand être autonome signifie-t-il ne jamais avoir besoin des autres ?
Nous nous construisons dans les relations. Nous y trouvons du soutien, de la reconnaissance, de la sécurité. Nous y rencontrons aussi des blessures, des déceptions et parfois des impasses.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que certaines souffrances relationnelles aient besoin d’être travaillées dans une relation.
Entamer une psychothérapie ne signifie pas nécessairement que l’on souffre d’un trouble psychiatrique. On peut consulter parce qu’on traverse une séparation, un deuil, une période de transition, parce qu’on ne se reconnaît plus dans sa vie ou parce que les mêmes difficultés reviennent sans cesse.
On peut aussi venir avec un diagnostic, un trouble de la personnalité, des émotions particulièrement intenses ou un vécu traumatique.
Dans tous les cas, la personne ne se résume ni à ses symptômes ni à son diagnostic.
Ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer l’être humain derrière ce qui le fait souffrir, avec son histoire, ses ressources, ses contradictions et sa manière singulière d’essayer de vivre avec les autres.
Nous vivons dans une société qui valorise la performance, l’adaptation, la capacité à rebondir. Même le bien-être devient parfois une injonction supplémentaire : il faudrait apprendre à gérer son stress, maîtriser ses émotions, développer sa résilience, penser positivement.
Bien sûr, certaines de ces ressources peuvent être utiles.
Mais je crois qu’il est important de ne pas faire de la santé mentale une nouvelle obligation de réussite personnelle.
Nous n’avons pas à être constamment sereins, équilibrés ou heureux.
La tristesse, la peur, la colère, les moments de doute font partie de notre expérience humaine. La question n’est pas de les supprimer, mais de comprendre ce qu’ils viennent nous dire de nous-mêmes, de notre environnement et de nos relations.
Parfois, prendre soin de soi commence simplement par accepter de ne plus faire semblant.
Dire que l’on est fatigué. Reconnaître que l’on a peur. Oser montrer sa vulnérabilité à quelqu’un. Accepter de ne pas savoir comment s’y prendre.
Et, peut-être, découvrir que l’on peut être accueilli dans ce que l’on vit, sans avoir à se justifier, à se montrer plus fort ou à devenir quelqu’un d’autre.
C’est aussi cela, pour moi, la psychothérapie : un espace où l’on peut progressivement cesser de devoir tenir à tout prix, pour découvrir d’autres manières d’être soi-même et d’être en lien.
Prendre soin de sa santé mentale, ce n’est pas attendre de ne plus pouvoir avancer. C’est aussi se donner la possibilité de vivre autrement.
Anne Rysenaer – Gestalt-thérapeute, titulaire du Certificat Européen de Psychothérapie (CEP)
J’accompagne les personnes qui traversent des difficultés émotionnelles, relationnelles ou existentielles, ainsi que celles qui vivent avec un trouble de la personnalité ou souhaitent mieux comprendre leur fonctionnement.
Je propose des accompagnements individuels et de couple, en présentiel au Havre et à distance.
N’hésitez pas à me contacter pour toute information.